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A.M: Comment êtes-vous devenue designer ?
Caroline Lisfranc: A 4 ans et demi, je créais déjà… Après mon bac, j’ai fait une maîtrise d’économie tout en suivant des cours du soir de couture, et en faisant des stages de stylisme. A 22 ans, j’ai obtenu une bourse de création d’entreprises par le ministère de la Jeunesse et des sports, dotée de 80 000 francs, et j’ai alors créé ma société.

A.M: Quelles ont été vos premières créations ?
Caroline Lisfranc: J’ai démarré avec une collection rigolote de bijoux en vrais bonbons. Ensuite, j’ai fait une collection avec des accessoires d’école. Puis, aux débuts du sida – je me sentais concernée par ce problème de société, je trouvais qu’il fallait en parler – j’ai donc monté une collection qui s’appelait « avant tout, pensez à vous ». Il s’agissait d’accessoires de mode utilisant des préservatifs, sans cependant les détériorer. Je voulais que le préservatif quelque chose de familier et de ludique.

A.M: On a beaucoup parlé de vous pour l’Eurobear, cet ours à longs bras…
Au moment de la création de l’euro, nous avons déposé comme marque le taux de conversion, le chiffre 6,55957. J’ai créé 37 objets à cette occasion, soit autant que la somme de ces chiffres. Au milieu de ces 37 produits, il y avait l’Eurobear [prononcez « le Robert », ndlr].

A.M: Vous attendiez-vous à ce succès ?
Caroline Lisfranc: Il y a des millions d’ours en peluche. La particularité de celui-là, ce sont ses bras très longs qui lui permettent de s’accrocher, et en particulier de s’accrocher à un autre pour former un câlin. Donc il ne s’agit pas tant de l’achat d’un ours que d’un acte d’amour ; on achète ces deux petits personnages, ce « toi et moi » en peluche. Prendre quelqu’un dans ses bras, c’est le geste de quelqu’un de très heureux, ou quelqu’un de très malheureux. C’est un symbole très fort d’affection, de tendresse, de partage. Je pense que c’est pour ça qu’Eurobear marche bien. Après, il y a eu aussi un formidable boulot marketing fait par mon équipe, qui a fait des Eurobear grands, petits, branchés, doux, multicolores… On a aussi beaucoup dit que c’était relié au phénomène de « l’adulescence », ces adultes qui aiment bien retomber en enfance. Peut-être. Avec du recul, il me semble que j’ai un « nez », une sensibilité qui fait que je crée des objets en accord avec l’air du temps.

A.M: Aujourd’hui, quelles sont vos activités ?
Caroline Lisfranc: Mon entreprise se divise en deux : d’une part la création grand public, qui représente environ 30 % de mon activité, d’autre part les objets promotionnels, qui sont une autre sorte de création, mais pour les entreprises. Dans la première partie, je suis complètement libre ; dans l’autre, j’ai des contraintes, mais c’est une autre règle du jeu, il en faut aussi quand vous créez. Mon associé, Bruno Verjus, s’occupe de tout l’aspect financier et commercial.

A.M: Quelles seront vos prochaines créations ?
Caroline Lisfranc: Je travaille en ce moment sur toute une gamme d’objets à propos du mariage. Je me suis rendue compte que dans la cérémonie, on passait trop vite sur les articles du code civil, aussitôt dits aussitôt oubliés. J’utilise donc des articles du code civil pour en faire un plateau de mariage, un livre de mariage et un banc de mariage – en jouant sur l’homonymie avec le « ban » de mariage, une petite banquette symbolique qui restera à la maison, un objet utile et sentimental à la fois. J’ai créé aussi le t-shirt du jour J, pour femme enceinte, pour le jour de l’accouchement. C’est un t-shirt pour être à la fois confortable et jolie, et au dos du t-shirt on a inscrit une liste de tout ce qui me semblait important à savoir quand on a un bébé : « respirer comme un petit chien », « une main dans la sienne », « un tout petit peu d’eau pour humecter les lèvres »…

A.M: Vous dites que vous êtes « designer de l’affect », qu’est-ce que cela signifie ?
Caroline Lisfranc: Je l’entends dans le sens « qui vous apporte des sensations ». Par exemple, j’ai inventé le porte-photo de classe : douze poches PVC qui vous permettent d’afficher de la première année jusqu’en terminale, plus une poche supplémentaire en cas de redoublement : c’est pour que l’enfant se voie grandir, comme lien parent-enfant à la maison, pour intégrer l’école aux yeux des parents… Quand je crée quelque chose, ce n’est pas quelque chose de supplémentaire qui va venir polluer la planète ; c’est parce que je pense qu’il y a un manque, et que l’objet que je vais créer apportera un peu de bonheur supplémentaire.